vendredi 23 janvier 2009

Zhang Jie-Min

C’était à Hangzhou en Chine en 1987. Un vrai coup de foudre.

La veille, dans une galerie d’art à Shanghai, je fus fascinée par la force expressive de ses tableaux. Un seul sujet : des chevaux. Claude et moi n’avions jamais vu représentation aussi vivante du cheval.

Le lendemain, Hangzhou. Arrêt au musée de la ville. Un artiste donne une démonstration de son art devant un groupe de touristes. Je m’approche. Je reconnais tout de suite le style. Je suis fébrile.

C’est lui! C’est l’artiste des chevaux vus hier à Shanghai !

Le groupe précédent se retire et me voilà avec le nôtre en face de Zhang Jie-Min. À ma demande, Monsieur Li, notre guide-accompagnateur, lui traduit mon admiration pour les œuvres vues la veille.

L’artiste me regarde longuement. Je sens qu’il est flatté et tout aussi ému que moi. Lentement, il enlève la feuille de papier de riz sur laquelle il travaille, prend une nouvelle feuille, la dépose sur sa table de travail. Il me regarde de nouveau et de son pinceau marque un point à l’encre noire au centre de la feuille blanche. Puis dans une gestuelle frénétique entre l’encrier et la feuille naît en un rien de temps un cheval galopant toute crinière au vent. Je suis stupéfiée!

Nouveau regard. Par notre guide-interprète, il me demande mon nom.

Yvonne

— Yvona…


Avec son pinceau, il écrit à la verticale des caractères chinois à droite du dessin. Le guide me dit qu’il s’agit d’une dédicace qu’il me traduit : « À Yvonne, en reconnaissance pour l’insigne honneur qu’elle me fait d’apprécier mon travail. »

Que dois-je faire de mon côté devant un geste si généreux? Lui offrir paiement? Monsieur Li m’explique :

C’est un cadeau et vous devez l’accepter.

Spontanément, je lui offre la fleur de lys que je porte à la boutonnière.

Toujours par l’intermédiaire du guide, le peintre m’informe qu’il ne peut me remettre le dessin maintenant. L’œuvre sur papier de riz doit être séchée et marouflée. Cela ne devrait prendre que quelques heures. Le lendemain matin à six heures, juste au moment où nous nous préparons à monter dans le car pour quitter Hangzhou, Jie-Min arrive en vélo et me remet, avec moult courbettes, un rouleau contenant le précieux cadeau. Incroyable!

Nous continuons notre périple à travers la Chine. De retour à la maison je trouve dans le rouleau, outre le prestigieux dessin, son curriculum vitae écrit en caractères occidentaux et son adresse écrite en caractères chinois. C’est ma chance. Je photocopie son adresse et la colle sur l’enveloppe d’une lettre de remerciement en français que je lui envoie en espérant qu’il trouvera chez lui un traducteur. À mon tour je lui fais parvenir une de mes œuvres sur papier.

Au fil de la correspondance assidue qui s’en suivit entre nous, j’apprendrai que Zhang Jie-Min jouit d’une grande réputation, non seulement en Chine, mais aussi au Japon et même aux États-Unis. Pour ajouter à sa légende, sa facilité de représenter les chevaux avec tant d’acuité lui viendrait du fait qu’il fut entraîneur de chevaux dans l’armée de Mao.

Quelques années après cette rencontre, mon ami Rodolphe va en Chine. Comme Hangzhou est sur son itinéraire, je luis donne les coordonnées de mon ami et lui demande de le saluer de ma part.

À son retour, Rodolphe m’apprend qu’il a rencontré Jie-Min à deux reprises. La rencontre fut très chaleureuse. Un lien de confiance s’est établit entre eux au point qu’il confia à Rodolphe une dizaine d’encres à vendre au Canada dans l’espérance que les revenus lui permettent de venir dans notre pays. Les œuvres sont de grands formats et sont aussi expressives que celles contemplées à Shanghai. Les chevaux de Jie-Min sont en mouvement. Certains sont aériens et volent littéralement. Je suis toujours fascinée par la magie qui s’en dégage.

Rodolphe et moi tentons de répondre au vœu de notre ami. Nous organisons deux expositions dans la région du Saguenay, l’une dans un centre équestre et l’autre au Centre national d’exposition de Jonquière. Bon succès médiatique, nombreux visiteurs, mais hélas aucun acheteur. À l’évidence, les collectionneurs d’ici ne sont pas portés à investir de grosses sommes pour des œuvres sur papier d’un artiste inconnu.

Confrontée à cet échec, j’écris à l’artiste pour le mettre au courant de nos démarches et lui demande s’il accepterait que je tente auprès de l’Ambassade de Chine à Ottawa de lui obtenir une subvention pour venir lui-même exposer dans notre pays. Pour un motif qui m’est toujours resté mystérieux sa réponse fut :

Surtout ne faites pas cela.

Une zone de mystère s’ajoute encore lorsqu’il nous demanda de ne pas lui retourner les tableaux par la poste. Pour nous remercier de nos efforts, il offre à Rodolphe et à moi de choisir chacun un tableau parmi la collection et de faire don des œuvres restantes à un musée de notre choix. C’est au Centre national d’exposition de Jonquière que nous ferons ce legs généreux. Le Centre national en fit un évènement médiatique et lui fit parvenir, avec ses remerciements, un dossier bien étoffé avec photos prises lors de la remise des œuvres et les articles élogieux des journaux.

Peu de temps après, Jie-Min m’informe que son scribe traducteur quitte Hangzhou. Notre correspondance prend du coup du plomb dans l’aile. De mon côté, un épisode de maladie vient accaparer toutes mes énergies. J’ai ainsi perdu la trace de mon ami.


Heureusement, il demeure présent chez nous par cette encre magnifique bien en vue, son dernier cadeau. On y voit trois chevaux fougueux qui survolent la Grande muraille de Chine dans un mouvement de libération.


« L’art est libérateur. » ( Zao Wou-Ki)

samedi 17 janvier 2009

Agression

C’était en 1988. Je me souviens de l’année, car la veille, j’avais appris la naissance d’Ariane, ma première petite-fille.

C’était la fin d’un séjour en Floride avec mon amie Céline.

Un dernier rayon de soleil au bord de la piscine avant de boucler les valises. Je laisse Céline monter seule à la chambre.

Je te rejoins dans un instant. Le temps de régler mon compte de téléphone.

Le jeune directeur de l’hôtel, qui a toujours été empressé envers nous, m’invite à revenir en vacances avec ma famille.

Le troisième étage a été rénové en appartements et sera disponible bientôt. Venez avec moi, j’y vais justement, vous verrez comme c’est invitant.

Sans appréhension, je le suis. Il ouvre la porte d’une suite, il me regarde d’un œil trouble, ferme la porte à double tour et met la clé dans sa poche. Piégée, je crains le pire. Je tente de m’imposer :

Ouvrez, s’il vous plait.

— Non, ma belle, il y a longtemps que j’attends ce moment.


Violemment, il me jette sur le lit. Comment m’en sortir?

Lâchez-moi, monsieur, je suis grand-mère!

Manifestement cela ne le dérange pas. Il essaie de me dévêtir. Une inspiration soudaine me fait trouver l’argument décisif :

Si vous n’ouvrez pas la porte immédiatement, je vous fais perdre votre JOB !

— O.K. !


Toute bouleversée et en pleurs, je cours à la chambre et raconte l’incident à ma copine.

Pour mieux comprendre, sans doute, Céline me demande si je ne l’aurais pas provoqué. Là, c’en est trop, et je pleure de plus belle… Désolée, elle me prend dans ses bras et manifeste la compassion dont j’ai le plus besoin.


De retour à la maison, je trouve dans ma valise un mot d’excuse de cette amie de longue date qui me dit son regret d’avoir douté un instant de mon honnêteté dans cette inimaginable histoire d’agression.

jeudi 15 janvier 2009

La vie est belle

Quelques mois après une sérieuse opération à la clinique Mayo de Rochester, je suis convoquée pour des examens de contrôle. On me dira alors si l’intervention chirurgicale a été un succès.

Claude, retenu par ses obligations professionnelles ne peut m’accompagner. Je pars donc seule : sauts en avion du Saguenay à Montréal, Montréal—Chicago et enfin Chicago—Rochester. Je couche à notre hôtel habituel avec l’espoir qu’on me rassurera sur l’état de ma santé.

Le lendemain, jour de vérité.

Des techniciens me radiographient de la tête aux pieds. Ils sont souriants, mais muets comme des carpes. Quelle en est la lecture? Mon inquiétude augmente.

Le médecin radiologiste vous recevra dans deux heures et vous donnera le résultat.

Jamais deux heures ne me paraissent aussi longues. Je me réfugie dans un fauteuil d’une des salles d’attente et essaie de brûler le temps par la lecture. Je suis incapable de me concentrer. Je ferme le livre. Je me laisse aller à la contemplation du lieu : murs de pierres et de bois rares, cascades d’eau, sculptures de bronze, rosasses de plantes vertes… Tant de beautés sont là pour moi. Je me lève et trouve réconfort auprès d’une plante verte, lui confie en silence mon angoisse. Elle est si jolie, si rayonnante de santé que soudain je retrouve espoir en la vie.

Onze heures. Il est temps de rencontrer le médecin. Sur un écran lumineux de son bureau sont disposées mes radiographies.

Madame voyez les radiographies. Celles d’avant et celles d’aujourd’hui. Il n’y a plus de traces du cancer sur ces dernières.


Spontanément je lui saute au cou!

Merci docteur! Vous êtes la première personne avec qui je peux partager ma joie. Pardonnez mon exubérance.


Pour célébrer la bonne nouvelle, je rapporte des cadeaux pour mes enfants et petits-enfants en leur disant : La vie est belle!

mercredi 14 janvier 2009

Mot savoureux

On sonne à la porte par un beau dimanche à huit heures du matin. À ma grande surprise, tante Isabelle et oncle Gérard sont devant moi.

Excusez-moi de venir vous déranger de si bonne heure, mais j’aurais besoin de parler à Claude.

Mon jeune époux s’amène craignant que les visiteurs lui apportent une mauvaise nouvelle.

Non, non, c’est à cause d’un papier de conséquence que j’ai reçu hier. J’y comprends rien. Je n’en ai pas dormi de la nuit. J’ai pensé que toi, avocat, tu serais capable de me l’expliquer.

Claude répondit de bonne grâce aux vœux de sa tante qui repartit satisfaite.


Depuis, chaque fois que je reçois un document compliqué, je pense au papier de conséquence, mot si savoureux de tante Isabelle.

mardi 13 janvier 2009

Croisière

Quoi de mieux pour se reposer de l’hiver interminable qu’une croisière dans les Caraïbes? C’est une première pour nous deux. Un saut de puce en Floride et nous embarquons sur le MS Noordam pour dix jours.

Presque tous les voyageurs sont en groupe et sont américains. Une crainte nous tatillonne: allons-nous trouver le temps long, nous qui sommes seuls parmi ces inconnus qui sont manifestement plus âgés que nous?

Nous nous acclimatons rapidement en prenant intérêt et plaisir à observer cette faune humaine qui nous entoure.

C’est une faune visible. Le soir: habit noir, nœud papillon, chemise blanche, ceinturon rouge sur ventre dodu pour les hommes; robe à paillettes, bijoux rutilants, talons aiguilles pour les vieilles dames. Le jour: exposition de varices, vergetures, cellulite, obésité autour de la piscine.

C’est aussi une faune très audible: on parle à haute voix, on rit fort, on s’interpelle bruyamment.


Relation étrange

Le premier soir je remarque sur la piste de danse deux dames d’un âge avancé. L’une et l’autre ont comme partenaire un jeune garçon. Claude, généreux, présume:

Ce sont deux grands-mères qui gratifient leurs petits-fils de belles vacances…

— Détrompes-toi, une grand-mère ne danse pas collée de cette façon avec son petit-fils!


La fin de la soirée me donne raison. Après avoir vraisemblablement bordé leurs mémés, nous retrouvons les deux gigolos au bar tendrement attentionnés l’un envers l’autre.


Sugar daddy

Un autre fait attire notre attention lors d’une escale à Saint-Thomas.

Dans un chic magasin de vêtements griffés où nous sommes entrés par curiosité, nous remarquons bien callé dans un fauteuil, cigare au bec et flute de champagne à la main, un monsieur corpulent.

Je le reconnais, il fait partie de notre croisière.

Nous observons discrètement la scène. Une jolie et séduisante jeune fille vient virevolter devant lui dans une robe splendide.

Gorgeous…!

Elle revient de nouveau avec une nouvelle toilette. Même manège de sa part et même réaction admirative de la part du monsieur.

Près du fauteuil, plusieurs cartons s’empilent et sans doute monte aussi la facture.

C’est la première fois que je voyais de mes yeux un sugar daddy ailleurs qu’au cinéma.


À notre tour

Dans l’anecdote suivante, c’est nous qui sommes les acteurs.

Une amie de Chicoutimi qui collectionne des vêtements typiques dans ses nombreux voyages nous avait offert de choisir quelques fringues pour la soirée costumée traditionnelle à bord de ces grands paquebots. Claude emprunte une djellaba marocaine et moi, un soyeux sari indien.

Au soir dit, une centaine de passagers costumés défilent devant un jury. Après délibération, l’animateur s’amène au micro et proclame les gagnants.

The first price is: The Sheik and his Wife.

Pauvre en anglais je crois avoir entendu : the chicken and his wife.

Claude, qui sont ces gens déguisés en poulet et en poule?

— C’est nous, les gagnants, Yvonne. Le cheik et sa femme…!


En prix on nous remet une bouteille de champagne et un panier rempli de souvenirs du MS Noordam.


Non, notre première croisière ne nous a pas paru longue. Elle nous a beaucoup appris sur les Caraïbes et beaucoup sur les multiples facettes de la nature humaine.

samedi 10 janvier 2009

Monsieur Lessard

M. Lessard était une personnalité dominante à Chicoutimi dans le domaine des affaires au milieu du siècle dernier. On l’appelait familièrement Monsieur J. A. (Joseph-Arthur) pour le distinguer de son frère Héraclius qui lui aussi tenait un commerce. Je n’ai pas connu ce dernier, mais par contre je peux me vanter d’avoir eu le privilège de connaître de près le premier.


Royaume de l'élégance

C’était autour de 1950. J’enseignais dans une école primaire de Chicoutimi. La surpopulation étudiante et l’absence de locaux avaient obligé la commission scolaire à diviser les élèves en deux groupes successifs par jour. J’enseignais à un groupe du matin. Il me restait donc beaucoup de temps libre.

Un après-midi, j’ose entrer au Royaume de l’élégance, le magasin le plus chic du Saguenay. Voir ne coûte rien… Pourquoi pas? Et si par hasard, je trouvais une jolie robe pour Noël? J’observe, admire, musardant d’une rangée à une autre lorsque je découvre une splendide robe de velours noire légèrement décolletée, à manches courtes bouffantes en dentelle blanche.

M. Lessard qui voit tout… m’offre de l’essayer. Elle me va à merveille. Un tour de valse devant le miroir… J’imagine le regard admiratif de Claude. J’achète… ou plus exactement, je fais mettre de côté, le temps de ramasser le montant de la merveilleuse robe.

En entendant mon nom, M. Lessard m’apprend que je porte le même nom que celui de sa femme et, plus encore, que le père de madame Lessard est cousin de mon grand-père Onésime. Nous voici presque en lien de parenté.

Votre oncle Monseigneur Victor vient souvent nous visiter…

Apprenant que l’enseignement me laisse mes après-midis libres, il me propose de travailler comme vendeuse dans le département des robes, manteaux et fourrures.

Je n’ai pas d’expérience.

Vous avez le sourire… C’est primordial.


Au travail

D’emblée j’ai aimé ce travail d’appoint. Il ne ressemblait en rien à celui de l’éducation. J’y trouvais un monde de beauté et d’élégance où l’approche psychologique de la vendeuse doit savoir orienter les clientes vers le bon choix et surtout leur donner satisfaction. Défi quotidien, toujours renouvelé. L’atmosphère du lieu ressemblait à un grand salon feutré. Des fauteuils disposés ici et là permettaient aux clientes de faire la pause au besoin. C’est là que souvent M. Lessard rassemblait les vendeuses pour donner ses directives. Un vrai PDG.

Je me sentais privilégiée. Il me réservait souvent des tâches particulières. Un jour entre autres il me confia une publicité téléphonique pour une vente de manteaux de fourrure. C’était une innovation pour l’époque. Pour le faire sans accaparer la ligne téléphonique du magasin, c’est chez lui, dans sa luxueuse résidence, qu’il m’amena. Il m’installa dans sa chambre, près du téléphone de la table de chevet.

Prenez vos aises et appuyez-vous sur mes oreillers.

Aidée du bottin, j’invitais durant toute la journée les dames de Chicoutimi, avec le plus de persuasion possible, à venir voir les aubaines offertes au magasin. Une pause au diner dans la grande salle à manger avec Mme et M. Lessard. Quel honneur!

Le lendemain matin, je reprenais mon travail habituel. Mon patron me salua avec un sourire coquin.

Votre parfum a flotté dans l’air de ma chambre toute la nuit…

Un peu mal à l’aise, j’ai sagement déduit qu’un homme, tout patron qu’il soit, avait le droit de rêver.

Autre marque de considération, il me demandait souvent de modeler un manteau de fourrure devant une cliente.

Quand elle vous voit le si bien porter, disait-il, cela est vendeur.

J’ai même eu le plaisir de participer à un défilé de mode au Capitole. C’est à moi qu’il réserva l’honneur de porter la robe de la mariée. À mon tour de rêver, moi qui projetais de convoler en juste noce bientôt.



L'homme

J’ai toujours senti que M. Lessard, tout homme charmant et charmeur qu’il était, manifestait son attachement envers moi avec beaucoup de respect. Avec le recul, je pense que le fait de porter le même nom que sa femme et de me savoir en amour avec mon bel étudiant le rendait romantique.

Pour preuve, il m’accorda facilement congé pour aller au bal de la faculté de Droit de Laval, même si le magasin avait besoin de tout son personnel pour la vente de fin de saison. Il partageait à sa façon ma joie, allant même jusqu’à me prêter une étole de vison pour compléter ma toilette.

Autre délicatesse de sa part. De retour d’un salon de la mode à Paris, mon cher patron me remit discrètement une broche en argent.

Cette petite ballerine m’a fait penser à vous qui suivez des cours de ballet.

J’aurais sûrement d’autres anecdotes à évoquer qui témoigneraient de ses attentions, mais je terminerai par cette dernière qui n’est pas la moindre.

Quelques jours avant notre mariage, j’ai reçu en cadeau un ensemble de draps brodés en fine percale. Sur la carte de vœux, ces mots signés J.A. Lessard :

Que votre ménage soit toujours dans de beaux draps et s’il vous arrive de rêver, j’espère y avoir une petite place.

mercredi 7 janvier 2009

Une Studebaker aventurière

À peine une heure de cours de conduite automobile et voilà que Madeleine prend le volant de notre Studebaker pour l’amener au Saguenay. Cette voiture d’occasion brille comme une neuve. Style coupé à ligne fuselée, de couleur jade, un vrai petit bijou digne de la fabuleuse aventure dans laquelle nous plongeons. Aventure à la fois missionnaire, culturelle et lucrative.

Mandatées par notre oncle, le Père Laurent Tremblay o.m.i., nous avons mission de parcourir le Québec, les Maritimes et la Nouvelle-Angleterre pour diffuser sa dernière œuvre : Ma Croisade, un livre d’aspect attrayant, illustré par Odette Vincent Fumet, dédié à la Vierge Marie sous différents vocables : Notre Dame des épreuves, Notre Dame du travail, Notre Dame de la maison…

Je vous confie la vente de l’édition complète des 20 000 volumes, nous dit notre révérend oncle.

Beau contrat.

Nous sommes en 1952, une époque où la dévotion mariale, intensifiée par le chapelet en famille récité tous les soirs par le cardinal Léger à la radio de Radio-Canada, bat son plein. Il faut rappeler également qu’ìl est de coutume d’offrir aux élèves des livres en prix de fin d’année.

Le terrain est propice, nos vingt ans pleins d’enthousiasme, Madeleine et moi avons décidé de plonger dans l’aventure.


Le coffre de la Studebaker rempli de livres, nous ratissons au départ notre région en sollicitant les communautés religieuses d’enseignement et les commissions scolaires. La réponse est tout de suite positive. Nous livrons à la caisse et prenons aussi des commandes pour expédition ultérieure.

Madeleine a un don inné de vendeuse. Elle trouve toujours le mot persuasif. Quant à moi, l’expérience acquise au Royaume de l’élégance me sert bien. Le charme des jeunes démarcheuses joue souvent… surtout dans les institutions masculines. Dieu nous pardonne. C’est pour une bonne cause.

Fortes du succès obtenu au Saguenay, nous poursuivons la sollicitation dans d’autres régions toujours bien servies par notre voiture que j’ai appris à conduire. Mais en général c’est Madeleine, ma sœur aînée et leader de tempérament, qui la conduit. Le rôle de pilote me convient mieux. C’est également moi qui sur la route va aux renseignements.

Je me souviens qu’un jour nous cherchions un collège de la communauté des Pères du Saint-Esprit. Je m’informe à un vieux monsieur sur le bord de la route où se trouve ce collège.

Les péres du Saint-Esprit…? Ceuses-là qui ont un maniére de volaille su l’estomac?...

Il m’a, à sa manière, décrit la particularité de la soutane de ces révérends pères qui, en effet, arborent une colombe brodée sur la poitrine.

L’accueil en général est chaleureux. Surtout chez les religieuses qui nous invitent parfois à rester dîner au couvent. On sent une sorte de compassion à leurs yeux de moniales pour les petites filles aventureuses que nous sommes. Elles nous donnent souvent des filons, nous recommandent d’aller visiter d’autres couvents éventuellement intéressées à se procurer Ma Croisade.

Dans la région du Saguenay notre port d’attache est chez nos parents. Dans les Bois francs c’est chez notre sœur Claire à Victoriaville. À Montréal c’est à la maison d’édition des Oblats que nous trouvons une famille. En régions éloignées nous logeons ordinairement à l’hôtel quoique souvent une amie connait une amie… qui nous offre généreusement le gite et le couvert. Ces contacts privilégiés enrichissent nos connaissances et demeurent souvent des liens durables.

Lorsque nous logeons à l’hôtel, nous apprenons vite qu’en tant que jeunes femmes nous devons être prudentes. Un soir, à Mont-Laurier, deux voyageurs à la salle à manger nous font de l’œil. Indifférence de notre part. Après le repas, invitées toutes les deux par le supérieur du Séminaire que nous avions visité dans la journée, nous retournons à cette institution pour entendre Gilles Lefebvre (le fondateur des Jeunesses musicales du Canada) qui y donne un récital de violon. À notre retour à l’hôtel, nos deux lascars du souper sont dans le hall. Nous montons rapidement à notre chambre. Le temps de tourner la clé, on frappe à la porte :

Ouvrez la porte…on vous veut pas le mal, juste de l’affection…

Malheur! Pas de téléphone à la chambre pour appeler la direction. Nous restons muettes jusqu’à ce qu’on les entende enfin rebrousser chemin. La porte reste close jusqu’au lendemain matin, même si la toilette se trouve au bout du corridor. Dieu merci, dans la chambre il y a un lavabo… !

Notre passionnante découverte du pays et de sa diversité géographique et humaine se poursuit depuis près d’un an lorsque notre Studebaker manifeste des signes de fatigue. Il est vrai que nous lui avons beaucoup demandé: rouler des milliers de kilomètres par monts et par vaux, beau temps mauvais temps, porter sans répit de lourdes caisses de livres plein le coffre… et de sa vie antérieure on ne sait rien. Bref, nous devons à regret lui dire adieu.

Tout compte fait, nous réalisons que nous avons les moyens financiers de la remplacer. Une autre Studebaker toute neuve lui succède. Spacieuse, couleur bourgogne, rutilante comme un bon vin, cette nouvelle alliée demeure solidaire jusqu’à la fin de notre contrat avec notre oncle.


C’est à ce moment que je signe un autre contrat: mon contrat de mariage.

Ma sœur acquière ma part de la voiture tout en offrant généreusement à Claude et à moi de l’utiliser pour notre voyage de noce.

C’est le début en Studebaker d’une autre aventure qui dure depuis plus de cinquante ans.

dimanche 30 novembre 2008

Tremblement de terre

Le 25 novembre 1988, à 18h46, l’est du Canada enregistrait son plus important séisme en 60 ans, un tremblement de terre de magnitude 5,9 sur l’échelle Richter allait semer l’émoi chez plusieurs résidents du Québec. Son épicentre était situé à 50 kilomètres au sud de Chicoutimi, mais fut ressenti à plus 2000 kilomètres jusqu’à Montréal et Washington.

Voilà ce que rapporte le journal Le Soleil d’aujourd’hui, vingt ans plus tard jour pour jour.

Souvenir

Je me souviens de cet événement comme s’il était arrivé hier. Des détails sont inscrits dans ma mémoire auditive, visuelle et émotive tant le choc fut grand pour Claude et moi.

La veille une secousse brève nous avait réveillés au cœur de la nuit. Premier signe avant-coureur. La pleine magnitude du séisme est survenue quinze heures plus tard.

Je suis à peindre dans mon atelier au sous-sol de notre maison à Jonquière lorsque j’entends un grondement sourd. Surréaliste, cela ressemble aux roulements des tanks soviétiques entrant à Prague dans le film l’insoutenable légèreté de l’être que je viens de voir au cinéma.

Les secousses augmentent sous mes pieds. La lumière s’éteint. Claude me crie de monter. Alors qu’à quatre pattes j’escalade l’escalier, j’entends le tintamarre de la vaisselle qui tombe des armoires. Nous nous retrouvons rapidement dehors dans le jardin. Nous sommes là enlacés. Je crains que la terre s’ouvre devant nous pour nous engloutir comme dans une scène apocalyptique.

Fin des secousses. Atmosphère étrange. Odeur de souffre.


Dans la rue

Machinalement nous allons dans la rue obscure en silence. Une femme affolée court et crie : Fernand, Fernand! Où es-tu Fernand? Nous apprenons que le Fernand dès les premières secousses est sorti de la maison, a sauté dans son auto et a déguerpi.

Un voisin dit : Chez moi, la cheminée s’est effondrée avec fracas par l’intérieur et ma femme est sous le choc. Un autre arrive en camionnette et demande tout bonnement depuis quand l’électricité est en panne. En roulant il n’a rien senti.

Des voix inaudibles nous parviennent de-ci de-là. Progressivement les gens rentrent chez eux. Nous faisons de même.

Le premier regard de Claude est pour la bibliothèque. Il y était assis au début du tremblement de terre. Il se souvient avoir entendu tomber des livres. Une grande étagère à la dimension d’un mûr est déplacée de sa base et tient en équilibre précaire. Il l’a échappé belle!

Le téléphone est coupé. L’électricité aussi. La radio donne constamment des nouvelles du séisme saguenéen. Nous pensons à nos enfants de Montréal qui doivent s’inquiéter.


François

En fin de soirée les communications reviennent. François est le premier à nous joindre. Il s’enquière de la situation de ses parents.

— Nous allons bien et il nous semble que nous n’ayons que des bris à la bibliothèque.

— J’arrive !


Cinq heures plus tard François était à la maison avec… son coffre à outils. Ce geste d’amour filial nous a si touchés que c’est encore avec émotion que je l’évoque.


Épilogue

Tout compte fait, nous sommes sortis chanceux de cette aventure. D’autres au Saguenay ont subi des dommages matériels considérables et certains des séquelles psychologiques qui ont pris du temps à se résorber. Celle qui cherchait son Fernand tomba dans une psychose dont elle ne s’est jamais remise.

lundi 24 novembre 2008

Mon père, conteur

Mon père était un conteur. Il nous racontait l’Histoire à sa façon par des récits pittoresques où la chronologie n’existait pas. L’Antiquité chevauchait le Moyen-âge, l’Ancien et Nouveau Testament se confondaient avec l’actualité. Avec lui, l’Histoire se déroulait au présent et il était toujours présent dans l’histoire.

Ma mère par souci de rectitude remettait subtilement les choses en ordre à la fin du récit.


Compagnon des héros

Papa nous servait ses héros favoris dans des versions différentes toutes aussi passionnantes. La diversité de son auditoire stimulait son imagination.

Ses récits commençaient toujours par : Quand j’étais avec… ou… Un jour alors que nous étions… et moi…

Le comble de ses fantaisies l’amenait à mettre en scène Gengis Khan, Buffalo Bill et Josué dans le même récit. Mais ordinairement il nous racontait les faits héroïques d’un seul héros à la fois. Alors cela devenait une grande fresque abondante de détails savoureux.

Avec Gengis Khan, chef des Mongols, il nous a amenés en Russie, en Chine, en Perse, à la conquête de l’Asie. Nous avions droit à la longue chevauchée des troupes, à la couleur des chevaux, à la fatigue des hommes, à une description des habits des vaincus et des vainqueurs.

Buffalo Bill fut à mon avis son super héros. Pensez donc, tuer 69 bisons en une journée! Papa nous a raconté que cet homme avait dirigé le spectacle le plus populaire du monde qu’il a présenté dans toute l’Amérique du nord y compris au Canada et à Paris en 1905 au pied de la tour Eiffel devant trois millions de spectateurs. Il avait recréé en spectacle l’atmosphère de l’Ouest américain, la chasse au bison et l’attaque d’une diligence. Mon père était de tous les numéros.

Quant à Josué, nous avons entendu le son des trompettes antiques utilisées par les Hébreux contre les murailles de Jéricho lors de la conquête de Canaan.

Josué m’a envoyé dire à ses hommes de faire sonner les trompettes pendant sept jours en faisant sept fois le tour de la ville. À la fin, les murailles de Jéricho se sont effondrées et on a pu prendre la ville.

Notre père savait saisir le moment opportun.


L'histoire sans fin

Un soir d’été à la brunante nous prenons l’air sur la galerie. Simon, mon cousin de douze ans, est en promenade chez-nous. Papa commence à voix basse cette histoire sans fin et en augmente progressivement le crescendo:

Dans les sombres forêts des Apennins existe une caverne de brigands. Le chef dit à l’un d’eux : Nicodème, raconte-nous une de ces histoires qui font trembler les montagnes et frémir les passants. Nicodème commença ainsi :

Dans les sombres forêts des Apennins existe une caverne de brigands. Le chef dit à l’un d’eux : Nicodème, raconte-nous une de ces histoires qui font trembler les montagnes et frémir les passants. Nicodème commença ainsi :

Dans les sombres forêts des Apennins existe une caverne de brigands. Le chef dit à l’un d’eux : Nicodème, raconte-nous une de ces histoires qui font trembler les montagnes et frémir les passants. Nicodème commença ainsi :

Dans les sombres forêts des Apennins…



Simon affolé s’écrit :

Arrête mon oncle, ça m’poigne dans l’dos!

dimanche 23 novembre 2008

La chapelière

On venait de loin magasiner chez Madame Amyot. Sa réputation dépassait largement Kénogami et le Saguenay. On allait jusqu’à traverser le Parc des Laurentides pour trouver chez elle la coiffure idéale.

C’était l’époque où le chapeau faisait obligatoirement partie de la toilette et où les femmes ne pouvaient pas entrer à l’église sans couvre-chef.

Utilitaire, il était aussi parure. Il était même l’objet d’un rituel à Pâques où les élégantes se faisaient une coquette obligation d’arborer un nouveau chapeau de paille. Les distractions à coup sûr nous faisaient perdre notre latin pendant la messe.

Revenons à Madame Amyot dont la réputation tenait non seulement de son bon goût mais surtout de sa franchise et de son franc parler. Grande de taille, elle en imposait au sens propre comme au sens figuré.

Un jour, je l’ai entendue dire à une cliente vêtue d’un pantalon :

— Revenez me voir quand vous serez habillée, madame.

Après le départ de la dame :

— Je ne coiffe pas les hommes.

Les habituées apportaient souvent le vêtement qui demandait le chapeau assorti. Madame Amyot réussissait rapidement l’agencement approprié.

J’ai souvenir de mon premier achat chez elle. Je devais assister à un mariage en août. Prévenue, j’avais apporté le costume en jersey blanc-cassé que je devais porter pour l’occasion. Je vois dame Amyot étaler le vêtement sur le comptoir, me regarder attentivement, puis ouvrir un grand tiroir et en sortir un superbe chapeau breton à large bord en velours noir et me le déposer sur la tête. Ravissant!

Dès lors, j’ai compris pourquoi on venait de loin la consulter.

lundi 17 novembre 2008

Madame Thibodeau

Notre travail de représentantes pour la Librairie oblate nous amenait, ma sœur Madeleine et moi, à visiter aussi les communautés religieuses de la Nouvelle-Angleterre.

Grâce à une amie qui la connaissait, une dame Thibodeau de Boston nous offrit généreusement de loger chez elle.

Elle était originaire de Tracadie et veuve de Victor, un riche homme d’affaire. Elle avait conservé le parler coloré des Acadiens.

Les p’tites filles, y a pas de gêne. Ma maison est grande sans bon sens et vous serions comme chez vous

En effet sa maison était vaste et elle était entourée d’un grand jardin abondamment fleuri.

Nous fûmes accueillies par Madame Thibodeau à bras ouverts et avec moult démonstrations d’enthousiasme. Sa fille unique June, aussi exubérante que sa mère, vivait sous le même toit avec sa famille.

Lovely baby

Le temps de ranger nos affaires et on nous convie à souper. Le mari de June est là dans toute sa stature d’athlète, charmant, mais silencieux. Leur bébé, assis dans une chaise haute, me fige. Il est trisomique et hydrocéphale. Que dire? J’observe et j’écoute. June est émouvante de tendresse envers son bébé. Durant le repas elle nous apprend comment cet enfant fut désiré, et à quel prix. Infertile, le couple a eu recours à l’insémination artificielle, chose que j’ignorais à l’époque.

Le doctor, nous expliqua-t-elle, a pris la jarme de mon mari et l’a mise dans mon ventre. J’ai pu comme ça avoir my lovely baby. Un miracle!

Sa mère un peu puritaine sursaute :

Voyons June, c’est pas des choses à raconter à des p’tites filles.


J’avais vingt ans et Mado vingt-deux…

L'anniversaire de Victor

Le lendemain, madame Thibodeau nous annonce que c’est l’anniversaire de son mari et qu’elle aimerait aller sur la tombe de son défunt Victor qui est mort. Nous lui offrons de l’y conduire.

Chemin faisant, madame demande d’arrêter devant la boutique d’un fleuriste :

Stop here! Je veux acheter des peonies pour mon défunt Victor.

Elle revient à la voiture les bras chargés. Madeleine de peut s’empêcher de lui demander :

Pourquoi n’ avez-vous pas pris les pivoines de votre jardin? Il y en a en abondance…

Oui c’est vrai, mais ce gars-là, il a un business et il faut l’encourager.

Près de la tombe de son Victor, notre amie laisse aller ses larmes. Soudain elle s’arrête, porte la main à son cou et s’écrie :

My jewelleries! J’avions oublié my jewelleries !

Ce n’est pas grave…

Oui, c’est lui qui me les a données.

Elle se sentait fautive en ce jour particulier d’avoir omis cette délicatesse envers son Victor.

Retour d'un cousin prêtre

Le soir nous réservait une rencontre avec la famille élargie des Thibodeau. Notre hôte tenait à ce nous allions avec eux à l’aéroport afin d’accueillir le cousin prêtre qui revenait de Rome. Ce séjour dans la ville éternelle augmentait le haut prestige dont il jouissait déjà dans la famille.

Je m’attendais à voir arriver un religieux en soutane comme c’était encore l’usage au Québec. Ce fut, à mon grand étonnement, un homme en clergyman, imposant de taille, dégageant un certain charisme qui s’avança.

Impressionnée, je n’ai su dire plus que « please to meet you Father » tel qu’on me l’avait appris.

Le respect dont il fut l’objet à la fête familiale qui suivit témoignait de l’importance de ce personnage dans la famille. Mais tout le clinquant déployé avec ballons et crécelles profanait à mes yeux le sens profond de la rencontre.

La plage

Le lendemain, dimanche après la messe, June nous propose d’aller avec elle nous reposer à la plage. Elle nous amène dans ce qu’il nous semble être une foire avec manège, grande-roue, tamponneuses et tout le cirque.

Où est la plage?

There! me désignant la mer cachée par tout ce bazar.

Nouveau concept d’une plage où on trouve le repos!

Épilogue

Je reverrai madame Thibodeau deux ans plus tard alors que j’étais nouvellement mariée. De passage au Saguenay, elle fit chez nous une courte visite pour connaître mon mari et voir si j’avais mon rug rouge. (Je lui aurais dit, parait-il, que j’aimerais avoir un tapis rouge dans ma chambre.)

Chose plus sérieuse, elle m’apprit que le lovely baby était mort depuis un an et que June et son époux travaillaient for have another miracle.

Cette chère dame Thibodeau est allée depuis longtemps rejoindre son défunt Victor. A-t-elle pensé pour la circonstance porter les précieuses jewelleries qu’il lui avait offertes ?

jeudi 13 novembre 2008

La Ouananiche

L’été de mes seize ans aura eu une importance déterminante dans ma vie.

En cette année 1947 on célébrait le tricentenaire de la découverte du lac Saint-Jean par un grand pageant comptant au moins deux cents figurants sur une scène extérieure à Desbiens. Notre oncle Laurent Tremblay en était l’auteur et partageait la mise en scène avec le chorégraphe Maurice Lacasse Morénoff. Ce spectacle fut répété une dizaine de fois.

Avec mes sœurs Gilberte et Madeleine je fus invitée à en faire partie.
Ce fut pour moi des moments de rêve. Pour la première fois je vivais dans le monde merveilleux du théâtre et me découvrais une passion pour la danse.

C’est sans doute ce qu’à compris monsieur Morénoff lorsqu’il m’a proposé d’interpréter le solo vedette du numéro intitulé LA OUANANICHE, ce saumon d’eau douce aussi emblématique de la région que le bleuet.

La chorégraphie de ce numéro était descriptive et pleine de vivacité. Sur Pizzicato Polka de Johann Strauss une vingtaine de danseuses personnifiant les ouananiches simulaient le va et vient des poissons dans l’eau à travers des voiles bleutés en mouvements ondulatoires. Vers la fin un pêcheur lance sa ligne. Une imprudente (c’était moi) mord à l’hameçon et c’est dans une pirouette de grande agilité qu’elle est entraînée hors de l’eau. Fin du numéro. Applaudissements.

L’acteur qui jouait le rôle du pêcheur était un charmant jeune étudiant en génie qui s’appelait Robert. Mais le véritable pêcheur de cet été là, portait le nom de Claude. Son travail d’animateur sur le train qui amenait les spectateurs de Chicoutimi à Desbiens lui permit d’assister à toutes les représentations. La première fois qu’il est venu me féliciter dans les coulisses je fus d’emblée séduite par l’élégance de ce jeune homme souriant, portant béret béarnais et appareil-photo en bandoulière. Ses brèves visites successives me donnaient des ailes.

Monsieur Morénoff n’aura jamais su pourquoi la ouananiche, à sa grande satisfaction, bondissait de plus en plus haut d’un soir à l’autre.

La ouananiche, elle, savait quel hameçon magique l’avait piquée.

lundi 10 novembre 2008

Émotion

La cérémonie religieuse est terminée. On remet l’urne funéraire de Madeleine à Laura, sa fille unique.

Dans un geste affectueux, Laura dépose l’urne de sa mère sur son cœur, l’entourant avec tendresse de ses bras en une dernière étreinte. Lentement, elle descend l’allée centrale de l’église, puis les longues marches de l’escalier extérieur, et l’emmène vers son repos éternel au cimetière tout à côté.

Image émouvante de l'une, portant sur son sein, l'autre qui l’a portée, il y a plus de cinquante ans.

dimanche 9 novembre 2008

Coups de cœur

Micheline et Arthur Marsolais nous ont offert un cadeau original à notre arrivée à Québec en 1997. Ils avaient invité à leur table nos amis les plus chers parmi ceux que nous avions connus au Saguenay et qui habitaient maintenant Québec.

Nous étions douze. Ce fut une rencontre animée et chaleureuse. Cette belle grappe de bleuets était manifestement heureuse de se retrouver réunie dans le salon de nos amis de Cap-Rouge.

Cette soirée devait nous réserver des surprises. Nos hôtes avaient demandé à chacun des invités de partager avec nous son coup de cœur dans cette ville où nous avions choisi de vivre.

C’est durant le repas que chacun fut invité à livrer son coup de cœur. Après onze ans je ne voudrais pas trahir leurs propos. Je vais quand même tenter de rappeler ici leur choix.

Rodolphe exhibe une pierre. C’est le symbole de son coup de cœur. Québec, dit-il, est une ville de pierres. Il nous invite à découvrir toute la beauté de ces maisons de pierres dont certaines ont plusieurs siècles. Comme nous, il vient d’une région où les maisons sont en bois et se souvient du choc qu’il avait eu lors de son premier voyage à Québec devant la solidité des bâtiments.

Suzie, plus pragmatique, nous remet une liste avec adresses et numéros de téléphone des meilleurs services professionnels et alimentaires de notre quartier. Elle nous apprend qu’aux Halles du Petit-Cartier on trouve : médecin, pharmacienne, optométriste, physiothérapeute, boulangerie, épicerie, boucherie, poissonnerie, fromager, traiteur... Et j’en passe. Idée géniale qui nous facilitera bien des démarches par la suite.

André et Louise vivent leur lune de miel. Il va de soi que leurs coups de cœur soient teintés de romantisme.

André nous propose des randonnées dans le Parc de la Plage Jacques-Cartier, cet oasis de paix au cœur de la ville trépidante où on peut se promener en toute tranquillité près du fleuve.

Louise, nouvelle venue, adoptée spontanément, nous amène le soir dans la rue du Petit-Champlain sous la neige alors que les flocons scintillent à la lumières des enseignes des boutiques des artisans.

Gérard, fidèle abonné à l’Orchestre symphonique de Québec, nous suggère fortement de suivre les saisons de l’orchestre aux programmes toujours intéressants. (Il lui arrivera par la suite de nous faire bénéficier de ses billets lorsqu’il devra s’absenter.)

Quant à Louise, son coup de cœur porte sur l’importance et la richesse de l’amitié. Elle rappelle avec émotion comment, lorsqu’elle a connu Gérard, elle s’est sentie accueillie chaleureusement par les nombreux amis de ce dernier.

Laurent nous propose le Parc Jeanne-d’Arc, bijou paysager situé en contrebas sur les Plaines d’Abraham tout près de notre nouvelle demeure. Conçu à la française et planté à l’anglaise, ce parc demeure un lieu d’émerveillement durant toutes les saisons. Tous les jours depuis, cet endroit est pour moi un des buts de mes marches quotidiennes.

Rose, anthropologue active, a une pensée spéciale pour les marginaux et itinérants de la Place d’Youville. Elle nous sensibilise aux problèmes sociaux de la ville qui cache sous sa beauté beaucoup de misère.

Nos hôtes terminent la collection des coups de cœur.

Arthur, grand lecteur, nous mentionne une des sources où il puise sans doute son érudition : la librairie Pantoute. J’ai cru au départ que c’était une blague. Souvent pince-sans-rire, cela aurait été possible. Mais non, cette librairie au savoureux nom de Pantoute existe bel et bien, sur la rue Saint-Jean, depuis plus de vingt ans.

Pour Micheline son coup de cœur est un coin discret, ombragé, idéal pour la détente : le parc du Cavalier-du-Moulin situé tout au bout de la rue Mont-Carmel où loge le Conservatoire d’art dramatique. Il offre une vue originale sur le vieux Québec. Tout petit espace public, il est un vestige de la Nouvelle-France.

J’espère avoir rappelé ici l’essentiel des coups de cœur de nos amis. Je retiens surtout de cette réunion la constance des liens d’amitié créés au Saguenay dans les années soixante.

Claude et moi gardons un souvenir ému de cette soirée. Merci à Micheline et Arthur pour ce mémorable cadeau.

lundi 3 novembre 2008

Rugissement

Voici une histoire de lionne que je tiens de la protagoniste elle-même.

Yves et Martine sont en vacances en France avec leurs deux filles, Ariane sept ans et Évelyne quinze mois. Ils soupent dans un bistro parisien. À la fin du repas, Évelyne, sans doute fatiguée, se met à pleurer.

On a beau essayer de la consoler, de lui offrir biscotte, fruit, jouet, rien ne réussit à la calmer. Les pleurs continuent de plus belle au grand désarroi des parents qui décident de quitter l’estaminet.

À la table voisine il y a un couple de personnes âgées qui sont accompagnées de leur chien. La vieille s’indigne à haute voix auprès du garçon de table :

A-t-on idée d’amener de jeunes enfants au restaurant ?

Le garçon de table approuve d’un geste de la tête, tout en caressant gentiment le toutou du couple. Martine sent bondir la mère lionne en elle. Elle se lève et demande à la dame :

Madame, avez-vous des petits-enfants ?

Non, Madame.

Tant mieux, car ils seraient bien malheureux d’avoir une grand-mère si peu tolérante !

Et au garçon de table :

Vous, Monsieur, êtes-vous marié ?

Pas encore, Madame !

Si cela vous arrive, je vous souhaite d’avoir beaucoup de petits chiens !

Vlan ! Et elle sort avec les enfants, tandis qu’Yves règle l’addition. Le garçon, contrit, le prie de l’excuser et avoue humblement tirer leçon de l’incident.

jeudi 30 octobre 2008

Utilité de l'art

L’art est-il utile? Sempiternelle question que se pose souvent le public et parfois les artistes eux-mêmes. Quelques anecdotes puisées au cours des ans m’ont pour ma part rassurée sur le rôle éminemment utile qu’il joue dans la société.

Je me souviens avoir lu que la sœur du célèbre peintre chinois Zao Wou-ki lui reprocha un jour de ne pas exercer un métier utile au peuple. Elle militait dans le parti communiste au temps de Mao et estimait que la peinture qui n’enseigne rien au peuple est inutile. Le peintre lui raconta alors une vieille légende chinoise :

Un prisonnier est seul et ligoté. Il est désespéré et ne voit pas comment il pourra retrouver la liberté. Avec son pied il réussit à tracer sur le sol l’ébauche d’une souris puis s’endort. Au cours de son sommeil il rêve. Le petit rongeur prend vie et vient de ses dents acérées couper ses liens.


L’art libère.

En voici une autre. Quelqu’un demande un jour à un mendiant de Rome s’il est scandalisé de voir tant de dômes dorés dans la ville.

— Non, dit-il, cela me fait battre le cœur quand je les regarde.

L’art réjouit.

Autre anecdote, personnelle cette fois. Une dame de Jonquière m’appelle un jour pour me remercier de l’avoir sauvée.

— En quoi? demandai-je intriguée.

Vous vous souvenez que j’ai acquis il y a trois ans votre tableau « JEANNE » qui représente une femme assise à une fenêtre? Ce tableau m’a sauvé la vie. Il m’a aidée à sortir d’une profonde dépression qui me tenait recluse. Dès que j’étais assaillie d’idées noires, j’allais m’asseoir en face de cette femme. Sa sérénité m’apaisait. Grâce à elle je suis maintenant guérie et j’ouvre ma fenêtre à la vie. Je voulais vous dire merci.

L’art guérit.

Ici à Québec, ceux qu’on nomme les jeunes de la rue ont découvert qu’ils pouvaient faire des murales remarquablement belles sur les murs de la ville. En ce faisant, ils ont trouvé un sens à leur vie et gagné l’estime de leurs concitoyens.

L’art réhabilite.

L’art serait donc utile?

mercredi 29 octobre 2008

Beau gars

Je n’ai jamais eu de difficulté à trouver des modèles féminins pour poser dans mon atelier. Plus difficile ce fut du côté masculin.

Un jour, alors que je devais représenter un homme dans un tableau, j’ai demandé à un collègue s’il accepterait de poser pour mon projet. Surpris et flatté il accepte illico à mon grand contentement.

Le lendemain matin à la première heure, il m’appelle pour me dire qu’il se désistait. Pourquoi? Il avait informé sa femme et ses filles de la chose et cela avait déclenché de leur part hilarité et moquerie comme : Te prends-tu pour un Adonis? Il n’en avait pas dormi de la nuit.

Me voilà donc de nouveau à la recherche d’un autre modèle.

Mon fils François en vacances à la maison, témoin de ma déception, ose d’un air coquin :

Pourquoi chercher ailleurs alors que tu as un beau gars devant toi?

Pourquoi pas en effet? Jamais je n’avais pensé demander à un de mes fils de poser nu devant moi. J’avais pourtant sous les yeux le bel adonis que je cherchais pour mon tableau.

mardi 28 octobre 2008

Benjamin

À l’automne 1978, la directrice du Centre culturel de Jonquière, Madame Gaudreault, organise une visite à Washington où se tient une importante exposition des Impressionnistes à la National Gallery of Art. Je m’y inscris avec trois de mes amies Céline, Diane et Micheline.

Durant le voyage nous étions inséparables et c’est ensemble que nous avons découvert les monuments de Washington, ses musées, ses galeries et une boîte de jazz du quartier Georgetown dont je garde le souvenir de nos rires partagés. Ce fut une excellente immersion culturelle.

Le chemin du retour me réservait une rencontre bien spéciale.

Cela se passe à l’hôtel Sheraton de Bordentown dans le New Jersey où nous faisons escale pour la nuit. Céline et moi, ayant fini notre toilette avant les deux autres copines, nous descendons au bar pour un apéro. Nous prenons place au comptoir. Je remarque en face de nous un bel homme noir dans la cinquantaine qui semble amusé de nous voir jaser comme des pies dans une langue qu’il ne connaît manifestement pas.

L’heure du repas venu nous allons chercher nos amies à leur chambre. Nous devons repasser par le bar pour accéder à la salle à manger. Le beau noir est toujours là. Il exhibe au bout de son bras des lunettes. Je réalise que ce sont les miennes que j’ai oubliées sur le comptoir.

Oh, my eyes…! Merci!

À la fin du repas, le sauveur de mes yeux vient nous saluer à notre table. Je lui présente mes copines et lui offre une chaise près de Diane et Micheline parce que celles-ci sont célibataires et parlent parfaitement anglais. Je suis impressionnée de les voir échanger avec tant de facilité dans la langue de Shakespeare.

Grâce à leur traduction j’apprends qu’il s’appelle Benjamin, qu’il est psychologue et qu’il habite Bordentown, la ville où nous nous trouvons.

L’orchestre joue. Plusieurs couples sont déjà sur la piste. Benjamin se lève. Je pense qu’il veut prendre congé. Non. Il fait le tour de la table et m’invite à danser… Je constate avec quelle facilité il prend le rythme et dirige sa partenaire. Magie de la danse, ce langage universel qui supplée à nos carences linguistiques réciproques! Au moment de quitter, il me tend un papier et un stylo :

Your phone number, please.

Le lendemain je suis de retour chez nous. À ma grande surprise, je reçois un coup de fil. Comprenant peu l’anglais et ne le parlant pas d’avantage, je tente un compliment sur la qualité de sa voix pour rompre mon silence :

Your voice is hot.

Éclats de rire au bout du fil !

Is it not good ?

No. You have to say pleasant.

Nouveaux éclats de rire…

Est-ce l’exotisme, la curiosité, l’attrait ou… les trois ensemble qui amèneront d’autres appels téléphoniques? Ils deviendront assidus et forgeront entre nous une amitié qui durera près de trente ans. Débutée comme un flirt banal, notre relation évoluera et s’enrichira au fil du temps grâce à la connaissance de nos familles respectives.

Benjamin était un homme imposant de taille. Il possédait un charisme tel qu’il comprenait les êtres malgré ses lacunes linguistiques. Il avait un exceptionnel sens d’observation et une remarquable capacité d’écoute. Il était un être attachant. Son amitié m’était précieuse. J’ai eu souvent recours à ses conseils car je le savais capable de grande objectivité.

Le 1er décembre 2005 un message de sa fille Barbara m’apprenait que son père venait de mourir d’une crise cardiaque.

Claude, qui comprenait depuis toujours cette amitié exceptionnelle, m’a prise doucement dans ses bras pour partager ma peine.

Celui qu’avec le temps j’ai fini par appeler le sphinx et qui savait si bien écouter… n’appellera plus.


Québec, 28 juin 2008

lundi 27 octobre 2008

Strip tease


L’abbé Roland Larouche, curé de notre paroisse Saint-Raphaël de Jonquière, me demande de dire un mot lors de la visite pastorale de l’évêque. J’ai oublié à quel propos, mais je me souviens très bien de la timidité que je ressentais.


Au jour dit, Monseigneur Marius Paré, homme grand, filiforme et d’allure ascétique comme une icône byzantine, fait son entrée dans le chœur vêtu du costume d’apparat attribué aux princes de l’Église.


Impressionnée, je me sens bien petite. Plus mon temps de prendre la parole approche, plus mon angoisse augmente.


Je me suis rappelé un truc, lu je ne sais où, que pour démystifier un grand personnage on devait mentalement le mettre à nu. Forte de ce conseil judicieux, je me mets à l’imaginer sans ses parures, lui enlevant progressivement (Dieu me pardonne!) la crosse, la mitre, la chape, la chasuble, l’étole, le surplis, la soutane… ne lui laissant que son caleçon… Décence tout de même!


Magique. Ce strip-tease irrévérencieux aura eu le don de me le rendre humain et j’ai prononcé mon discours sans bafouiller.

Jour de l'an mémorable

Cette année-là (1970?) le jour de l’an à Kouchepagane a duré trois jours.

Une tempête de neige abondante accompagnée de vents violents durant toute la journée avait fini par bloquer les chemins et confiner les soixante-et-seize membres de la famille réunis pour la fête. Le soir venu il était impossible à quiconque de quitter la maison paternelle avant l’ouverture de la route du rang complètement recouverte de neige à hauteur de clôtures.

Selon la tradition, la réunion commençait le matin par une messe célébrée par oncle Victor dans la chapelle familiale. Toute la tribu, (comme aimait dire mon père) se rassemblait ensuite dans la grande salle pour recevoir la bénédiction paternelle et échanger les vœux de bonne année. Après quoi, on festoyait, chantait, racontait des histoires, jouait à des jeux de société. En fin de journée, chaque famille rentrait chez elle.

Cette fois la tempête est venue changer la donne.

Notre hôtesse et belle-sœur Thérèse avait comme d’habitude préparé un fabuleux festin pour une journée… mais nullement pour trois jours et pour autant de personnes. Elle m’avouera plus tard avoir passé la nuit blanche à faire mentalement l’inventaire de ses réserves et à penser aux menus du lendemain. Heureusement son garde-manger abondait de pâtés, poulets, cretons, beignes et pâtisseries.

Autre problème, comment loger tout ce monde? Les dix chambres de la maison ne peuvent coucher soixante-et-seize personnes en même temps. On suggère un système de rotation pour la nuit. Joueurs de cartes et dormeurs se relayent. Un lit se vide, d’autres personnes s’y glissent. Jeunes cousins et cousines transforment les planchers du salon et de la salle à manger en dortoirs. On bavarde plus que l’on dort…

Pour ma part je me souviens avoir dormi sur le tapis d’une chambre où étaient couchés dans le lit ma sœur Gillot avec son mari Jean et leur petit dernier Jean-Pascal.

Je me souviens aussi d’une situation cocasse : notre très orthodoxe oncle Victor tout habillé, col romain, soutane boutonnée et ceinturée de rouge, allongé sur le même lit que mon père et son épouse, tels des gisants d’un autre âge.

Dès l’aube du lendemain la maison bourdonne comme une ruche. Chacun veut faire sa part. Thérèse distribue les tâches. Le tout dans la bonne humeur. On ne manque de rien sauf de pain et…de cigarettes pour les fumeurs impénitents. Des volontaires, tels de hardis esquimaux, s’offrent à braver la tempête et à aller chercher en motoneige au village ces denrées fondamentales.

En fin de journée, la tempête se calme. Le ciel se dégage de ses nuages. Nous décidons, ma sœur Madeleine et moi, de sortir pour marcher sur la croûte de neige durcie tel que nous le faisions dans notre enfance. Moments privilégiés. Les dunes de neige sculptées par le vent s’étendent à perte de vue. Jeu d’ombre et de lumière sur un paysage surréaliste et éphémère. Tendresse partagée de deux sœurs.

Au matin du troisième jour le son des déneigeuses se fait entendre. Dans quelques heures la route s’ouvrira à la circulation. Autour de la maison on s’affaire à dégager les voitures ensevelies sous la neige afin de permettre à chacun de rentrer chez soi.

Cette année-là le premier de l’an aura duré plus longtemps que d’habitude. Il aura permis à tous d’échanger des confidences et de mieux se connaître. Il reste un des plus beaux souvenirs de la famille.